Interview with the Media Resistance Group
The Media Resistance Group gave an extensive interview about their projects and political perspectves. We spoke with our colleagues, French anarchists "La Forteresse Cachée", exchanging views on current global events, with a focus on the war in Ukraine and the policies of the EECCA countries.
We discussed the need for direct participation in supporting Ukraine’s armed resistance, the significance of decolonial projects from Russia and the EECCA countries, and also touched on criticism of leftist projects from Russia and the mythologization of Soviet ideas among European leftist groups.
You can read the full interview here https://laforteressecachee.org/
We are attaching an excerpt, in French:
LFC: Vous avez aussi collecté des fonds pour l’Ukraine, dès 2022 ou cela a pris plus de temps?
D : Dés le début de l’invasion à grande échelle, nous nous sommes souvenu·es que déjà en 2014, le mouvement anarchiste s’était divisé sur le soutien à l’Ukraine, la moitié, enfin, la plupart, ne considérant pas cela comme une lutte de libération nationale et ne cherchant pas à soutenir la défense territoriale13. Pire encore, certains mouvements de gauche croyaient en la lutte de libération des séparatistes dans l’est de l’Ukraine. En 2022, le discours pacifiste et son « Nous sommes pour la paix » était toujours très populaire et même les anarchistes, mis à part Solidarity Collective, ne soutenaient pas la résistance armée, ne collectaient pas de dons, ne jugeaient pas nécessaire d’envoyer de l’argent aux forces armées ukrainiennes donc notre position de soutien à l’armée ukrainienne n’était pas du tout populaire. Mais notre équipe n’avait aucun doute. On était ensevelis par toutes ces conneries pacifistes. Même Silvia Federici, une féministe marxiste bien connue, a fait cette déclaration, « Nous sommes pour la paix », avec toutes ces féministes européennes privilégiées…14 C’était complètement inapproprié dans ce contexte. De ce constat, je pense que nos opinions se sont radicalisées.
On a commencé à faire des dons pour des initiatives non-offensives, comme l’envoi de voitures en Ukraine via la Pologne. Nous avons également fait des dons par l’intermédiaire de contacts du monde artistique, des personnes ou groupes que je connaissais directement, comme le FreeFilmerscollectif 15 qui a réalisé des films sur Marioupol.
Ensuite j’ai trouvé les coordonnées d’un camarade anarchiste qui faisait partie d’un réseau qui recueillait des demandes d’aide notamment de personnes qui étaient responsables d’une unité militaire. Par l’intermédiaire de personnes de confiance, j’ai contacté les commandants des compagnies d’assaut et le gars m’a dit « nous n’avons pas d’imagerie thermique » ou « nous devons former une personne à l’usage des drones ». C’était très étrange parce qu’il est clair qu’en temps de paix, nous n’avons rien en commun avec ces types à qui j’écrivais chaque matin pour savoir s’ils étaient en vie. Mais à ce moment-là, c’étaient les contacts les plus importants, ceux avec lesquels j’étais constamment en communication. C’est là le fossé, vous voyez? Une rupture émotionnelle… Je ne peux pas dormir à côté du commandant en chef de la compagnie des Stormtroopers, c’est évident, non? Mais pendant la guerre, je me réveillais le matin et comme si c’était mon fils, j’écrivais à ce type parce que je me demandais où il pouvait être… Nous avons décidé de soutenir directement les forces armées ukrainiennes. C’est qu’il n’y avait pas de bataillons anarchistes, donc on a collecté des médicaments essentiels, des drones et des imageurs thermiques pour des bataillons ordinaires des forces armées ukrainiennes.
Notre groupe a ensuite commencé à travailler sur le complexe militaro-industriel russe. L’objectif était de déterminer quelles entreprises occidentales étaient impliquées et lui permettaient de fonctionner. Nous avons créé un site web, antimilitary.network, où nous avons essayé de consigner tout cela, les entreprises et leurs rôles spécifiques, ainsi qu’un ensemble d’informations destiné à mobiliser les militants occidentaux pour qu’ils organisent des campagnes locales de boycott. Si la France ne soutient pas cette guerre, pourquoi les entreprises françaises continuent-elles de servir le complexe militaro-industriel russe? En examinant les possibilités d’intervention, les Autrichiens et les Allemands pouvaient agir sur les entreprises qui fournissaient des composants pour les drones par exemple16.
LFC: Avez-vous vous-même effectué le travail d’identification de ces entreprises, ou vous êtes-vous tournés vers vos camarades internationaux pour réunir ces informations?
D : Cette synthèse s’appuie principalement sur des sources ouvertes. Il existe beaucoup d’informations disponibles sur la production de missiles, la guerre électronique, le renseignement… Sur les sites web des entreprises liées au ministère de la Défense, vous pouvez trouver les données à analyser. Dans les médias libéraux, il existe aussi de nombreuses enquêtes très médiatisées. Les instituts de recherche militaire américains ont par exemple décrit le drone Shahed17. Il est composé de puces étrangères, et seul le boîtier extérieur est fabriqué en Russie. La tâche consistait donc à rassembler toutes les informations disponibles et à les trier par pays.
En 2022, une partie de notre groupe s’est rendue au camp de jeunesse de la Quatrième Internationale18. Même si j’ai une attitude très négative et distante envers les gauchistes, nous y sommes allé·es pour lancer des discussions sur le soutien militaire systématique à l’Ukraine et à ses forces armées. Et pour démystifier le projet soviétique. Là-bas, nous avons compris que les gens ne se posaient pas du tout la question du colonialisme russe. La majorité des gens présents ne soutenaient pas l’Ukraine, mais quelques personnes nous ont approchés pour nous demander des conseils spécifiques. Par exemple, les Italien·nes ont demandé une liste des entreprises italiennes à boycotter. J’ai réalisé que tant que nous n’aurions pas créé une sorte de cartographie, nous nous contenterions de discuter entre nous de la nécessité de résister, de la nécessité de soutenir, puis nous nous taperions dans le dos amicalement, et cela s’arrêterait là. Ça a rendu encore plus évidente la nécessité de cette base de données à laquelle nous travaillions.
Au camp de la QI, nous avons pris la parole lors de nombreuses conférences, sur la campagne de boycott économique, en collaboration avec nos ami·es ukrainien·nes et afin de trouver un langage commun pour convaincre les militant·es européen·nes de soutenir la résistance armée de l’Ukraine. Mais tout cela s’est mal terminé, car les anticapitalistes espagnol·es ont bloqué la résolution en faveur de l’armement de l’Ukraine. Il est clair que la Quatrième Internationale ne décide de rien, mais leur conclusion a tout de même été de ne pas soutenir l’armement des forces armées ukrainiennes.
Les résultats de la campagne de boycott internationale ont été médiocres car nous n’avions pas la capacité de rencontrer des groupes internationaux et de promouvoir nos idées. L’action la plus réussie a été menée en France contre EutelSat. Il était nécessaire d’être présent·e en Europe pour établir des contacts avec les groupes locaux afin de rendre visible la présence du capital russe, de l’influence russe et d’amener les gens à en parler. Le site antimilitary.network constitue une base plus que suffisante pour les activités militantes, car un grand nombre d’entreprises y sont répertoriées et les informations collectées peuvent être utilisées.
Toutefois, la collecte et la publication de ces données sur le complexe militaro-industriel ne sont pas seulement un guide d’actions. Il a fallu déterminer via quels pays les composants étaient livrés à la Russie. Cela a déplacé notre analyse vers l’influence néocoloniale de la Russie sur les anciennes républiques soviétiques, ce qui a considérablement influencé notre ligne de conduite en tant que groupe19.
Nous avons donc observé les itinéraires suivis par les composants destinés au complexe militaro-industriel russe (en russe: Oboronno-Promychlenny Kompleks, ОПК). Et nous avons réalisé que les flux en provenance de France, d’Allemagne, d’Italie ou des Pays-Bas s’étaient réorganisés via l’Asie pour contourner les sanctions, et que des biens à double usage20 commençaient à passer par les pays post-soviétiques. En se demandant quelle est la pression exercée sur le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, l’Arménie, le Kazakhstan, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, notre attention s’est portée sur la nature coloniale de la guerre.
Ce n’est pas que nous ayons soudainement compris que le colonialisme russe existait, notre groupe, de part sa composition, avait déjà une approche décoloniale et ça a toujours été un de nos objectif principaux. Nous avions d’ailleurs commencé nos activités en publiant un texte qui disait justement que les guerres de Tchétchénie21 étaient un bastion du pouvoir colonial poutinien. Dans les réunions avec des militant·es occidentaux·ales, nous avons constamment dû défendre le fait que la guerre en Ukraine est avant tout une guerre coloniale. Et nous avons toujours dû nous battre contre ces mythes occidentaux selon lesquels le projet soviétique était une sorte de projet communiste et socialiste couronné de succès, car très peu de gens sont aux faits de la diversité des groupes ethniques au sein de la Russie et des nettoyages ethniques qu’ils ont subit. Il nous fallait systématiquement insister sur le fait que les conscrits d’aujourd’hui sont les victimes d’un génocide ethnique, car la plupart d’entre eux ne sont pas blancs, ne viennent pas de Moscou ni de Saint-Pétersbourg, mais sont issus de peuples autochtones. Nous avons toujours accordé une grande attention à cela, en soutenant les protestations décoloniales tant à l’intérieur de la Russie qu’à l’extérieur dans les diasporas radicales.
L’une des thèses de Media Resistance est que tant que la Russie restera monolithique, elle restera une menace pour les territoires ex-soviétiques voisins, qu’il s’agisse de la Tchétchénie, de l’Ukraine, de l’Arménie, de la Géorgie, etc. Nous avons toujours soutenu que seul l’effondrement complet de la Fédération de Russie rendra aux peuples leurs droits à l’autodétermination, à l’autonomie culturelle et juridique. Le mouvement décolonial est le seul mouvement politique auquel nous adhérons. Depuis le début de l’invasion, les canaux et leaders décoloniaux ont pris de l’importance en Russie. Leur position est: « Nous ne sommes pas russes, nous voulons l’indépendance ». Nous avons suivi cela de très près et avons estimé qu’il s’agissait de la seule force politique réelle susceptible de mener à la démilitarisation de la Fédération de Russie.